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Hamlet, fou, fou, fou …

Jean Beaunoyer

Du théàtre fou, fou, fou à l’Espace Libre. Une production-marathon de plus de huit heures (à ma montre, entrée à 18 h et départ à 2 h 35) et l’impression d’avoir vécu pleinement le théâtre, d’avoir choisi mes propres images, d’avoir côtoyé les personnages et d’avoir effectué moi-même les coupures. Le DNA propose un théâtre idéal, utopique qui agresse, dérange ou enchante, c’est selon. Aucune référence pour ce genre de théâtre si ce n’est la dernière production du DNA Theatre, présentée au Festival de théàtre des Amériques en 87 This is what happens in Orangeville.

Nous étions autour de 120 personnes en début de spectacle. J’en ai compté 21 à la toute fin. Curieusement il s’agissait des spectateurs les plus âgés (si on exclut les journalistes), des gens qui vivaient manifestement un grand moment de théâtre. D’autres (une quarantaine) avaient claqué la porte après une heure de représentation.

On aime ou on n’aime pas le DNA Theatre, il n’y a pas de milieu. Dès le début on agresse le spectateur en le laissant poireauter à la porte pendant un bon moment. On laisse entrer les gens par groupes de trois ou quatre et en les recevant rudement par la suite.

Une fois rendu sur le lieu théàtral on découvre les personnages un peu partout dans la salle.  Magnifique construction scénique avec des plateaux à différents niveaux. Le spectateur est continuellement en mouvement : il va d’une scéne à l’autre selon son choix. Il devient carrément voyeur en tendant l’oreille aux propos de Hamlet qui chuchote avec un autre personnage. Parfois la musique éclate à vous défoncer les tympans. On nous informe qu’il ne faut pas intervenir dans le jeu des comédiens et lorsque par malheur on se retrouve à l’intérieur de l’espace de jeu, une femme vient nous menacer avec un « move! » qui n’admet pas de réplique. Un véritable monde faciste qui veut faire peur.

La musique est enivrante, la chorégraphie remarquable et l’équilibre du spectacle nous permet de passer par la rage, l’éclatement, la douceur et l’infinie tristesse de la mort d’Ophélie, par exemple. J’ai eu l’impression que le prètre avait chanté la messe au complet.

On y retrouve même du music-hall avec des danseuses et des tasses de thé. On respecte le texte de Shakespeare en y ajoutant plein de choses et la meilleure trouvaille a sûrement été le jugement dernier alors que les personnages viennent expliquer leur vie après avoir quitté leur corps. Et après huit heures de spectacle, on quitte la scéne avec la chanson Is that all there is, suprème cynisme. À voir, une fois dans sa vie.

La Presse
May 31, 1989