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Cadavres à l’Orange

Jean-Benoit Nadeau

Orangeville, Ontario, 1984. Paul, 14 ans, étrangle deux enfants au sortir de l’école. Se ravisant, il retourne dans la bâtisse pour liquider sa propre soeur qui, heureusement, venait de vider les lieux. Comme dans l’affaire Du Moutier (en France), le type fut déclaré non coupable pour cause d’aliénation mentale.

Mais ce fait divers repoussant n’est qu’une prémisse. La pièce, du metteur en scène Hillar Liitoja, n’a pas le chachet macabre auquel on s’attendrait. L’imagination fera bien le travail tout seul.

Le résultat est plutôt une orchestration théâtrale extrêmement complexe. Loin du scénario une véritable chorégraphie du chaos.

D’entrée, vous serez donc invité à vous asseoir soit dans la section normalement réservée aux derrières des spectateurs, ou soit (pour paqueter encore plus de monde) sur la scène, carrément!

Et autour de vous évolueront des personnages dans une atmosphère apocalyptique : le jeune meurtrier interrogé par son psy, sa soeur qui disserte, son père qui tond son gazon "live" (le public en plate-bande), sa mère qui popote et vous offre le fruit béni des entrailles de son frigo, des photographes qui flashent à tour de bras, un professeur qui garde un élève en retenue, un faux spectateur exalté qui prouve hors de tout doute le lien entre la planète Jupiter et Orangeville. Et il y aura vous et moi qui n’y comprendrons rien.

Cette cacophonie infernale peut paraître subversive. Ne vous y fiez pas, elle l’est réelement! Hillar Liitoja disloque complètement les mécanismes de compréhension auxquels nous avons été habitués. Le propos est absent, un point c’est tout.

En fait, chacun aura sa propre perception des faits. Personne ne comprendra la pièce de la même façon, dépendant de sa position relative. Alors, si vous sortez accompagné, asseyez-vous avec vos pairs pour éviter les chicanes.

Hillar fausse donc les termes en s’amusant comme un petit fou. Il applique en quelque sorte la théorie d’Einstein. Votre interprétation ne dépend plus de celle du comédien ou d’un metteur en scène minable, tout devient relatif à la position que vous occupez dans l’espace.

Personne ne contrôle plus rien, tout prend un sens qui reste à inventer, un cours que vous choisirez, une destinée. Tout est aussi mal foutu que la vie.

La sensation est écoeurante parce que; au lieu de se prendre pour Dieu (qui comprend tout), le spectateur est nécessairement ravalé au rang de ce qu’il est : une chiure, un aliéné mental, un Homme ...

Revue Voir
Du 4 au 10 juin 1987